Nord Mali : comment déloger AQMI ? Imprimer

Hier, l’enfer du Nord s’appelait Ibrahim Ag BAHANGA, chef de la rébellion touareg. Aujourd’hui, un autre serpent de mer fait son apparition : Al Qaïda au Maghreb islamique qui se fait une spécialité dans le rapt d’otages et la libération contre paiement de rançons. Décidément, la donne sécuritaire au Nord de notre pays va de Charybde en Scylla, plaçant de plus en plus le Mali dans la ligne de mire des puissances étrangères.

Le 17 février 2009 marquait officiellement la fin de la rébellion touareg du Nord de notre pays. Suite à une offensive générale de l’armée malienne, déclenchée dès le début du mois de janvier, le chef rebelle, Ibrahim Ag BAHANGA, perdait, sans trop de résistance, le contrôle de ses deux principales bases : Tin Assalak et Boureïssa. Ainsi désorganisés et traqués sur tous les fronts, les rebelles ne tarderont pas à rendre les armes après l’exil forcé vers la Libye de leur chef IAB. C’est suite à cette reddition qu’une cérémonie a été organisée à Kidal pour consacrer le retour des enfants prodiges. Sans trop de certitudes quant aux lendemains, le Mali tenait enfin sa Paix. Une paix arrachée au prix du canon et de la baïonnette et non une paix offerte sur un plateau d’or de l’Accord d’Alger auquel les rebelles ne semblaient d’ailleurs accorder aucun brin de crédibilité.

L’attentisme du régime malien

Avec la mise sous le boisseau du mouvement rebelle, après moult tergiversations, atermoiements et fuites en avant du régime, fallait-il déjà crier victoire, bondir sur cors et trompettes pour chanter les louanges du prince et de l’apôtre de la paix, ATT ? La question n’aura hélas pas taraudé longtemps les esprits dans la mesure où concomitamment à la fin de la rébellion touareg, un autre serpent de mer faisait son apparition. Il s’agit d’Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Présent de façon sournoise dans un premier temps, avec des actions, certes spectaculaires, mais sporadiques, la nébuleuse terroriste, après un travail de maillage du territoire, a fini par s’encrer durablement dans le septentrion de notre pays. Désormais, plus aucun doute n’est permis : le Nord Mali est devenu le QG d’AQMI.

Pourtant, l’implantation sur le sol malien de cet hôte devenu indésirable de nos pouvoirs publics était parfaitement prévisible. Mais au lieu de voir le danger en face et prendre des mesures d’anticipation, le régime des généraux a préféré faire l’impasse sur la situation, usant de subterfuges aussi divers que variés, niant tantôt la présence d’AQMI sur nos frontières nationales ou arguant de l’impossibilité pour le Mali de contrôler l’immensité désertique de la partie Nord de son territoire. En réalité, le Mali semblait se complaire dans un Gentlemen agreement avec AQMI du genre : « Tu ne m’attaques pas ; moi non plus… ». Jusqu’à ce que l’action s’impose à lui autant par les circonstances internes (hébergement presque systémique d’otages étrangers sur son sol) que par les pressions internationales dans le cadre global de la lutte antiterroriste.

Sinon les signes avant-coureurs de cette catastrophe n’ont pas manqué. En effet, déjà en 2004, le tocsin était sonné de ce qui allait rapidement s’avérer comme un commerce d’être humain des plus abominables. Il s’agit de l’enlèvement de 14 otages allemands qui seront libérés, selon les sources concordantes de l’époque, contre le paiement d’une rançon de 5 millions d’euros. Après cette transaction, les bases étaient alors jetées d’un commerce florissant impliquant différents protagonistes.

Le financement du terrorisme

Ce coup d’essai devenu un coup de maître, les terroristes ont décidé de faire du Nord de notre pays, non seulement leur pied-à-terre, mais également leur comptoir commercial d’où ils discutent les prix des otages enlevés ici ou ailleurs. C’est dans cette logique qu’en 2007, des touristes autrichiens enlevés en Tunisie se retrouveront dans le Sahara malien. Les négociations menées avec l’implication active de notre pays ont conduit à leur libération contre le paiement d’une rançon estimée à 10 millions d’euros. Ce qui était beaucoup mieux financièrement et allait mettre de l’eau à la bouche des preneurs d’otages qui rééditeront leur sinistre exploit avec l’enlèvement de deux diplomates canadiens au Niger et transférés au Mali et de touristes allemands et suisses. Leur libération aurait également coûté 5 millions d’euros, selon les sources concordantes.

Le dernier enlèvement en date chez nous est celui d’un humanitaire français, Pierre CAMATTE. C’était le 26 novembre dernier à Ménaka, dans le Nord de notre pays. Mais plusieurs jours après son enlèvement, l’on a commencé à croire qu’une nouvelle logique se dessine chez les preneurs d’otages. Hormis la simple revendication de l’acte d’enlèvement, aucune proposition de rançon n’avait suivi comme on devait s’y attendre à la lumière de précédents cas d’enlèvements. Fallait-il alors craindre qu’après s’être fait une santé financière avec les rançons versées, les barbus fassent des nouveaux otages des boucliers humains face à l’option de plus en plus affirmée de leur délogement par la force ? Rien n’était moins sûr jusqu’à leur sortie tardive pour réclamer le paiement d’une rançon de 7 millions de dollars. Ils exigent également la libération de plusieurs activistes terroristes détenus dans les prisons mauritaniennes.

Le laxisme malien

Dans cette série noire de prises d’otages, une exception mérite d’être soulignée. A la différence des autres otages qui ont été libérés contre paiement de rançons, le britannique Edwin DYER, lui, y laissera sa vie. La condition particulière à sa libération ayant été l’élargissement des terroristes détenus dans les prisons européennes. Il devient alors le premier otage exécuté par les terroristes après que les Occidentaux ont refusé de se plier aux conditions édictées dans le cas d’espèce.

A l’analyse des différents scenarii d’enlèvement puis de libération des otages, il est plus que jamais permis de croire que les enjeux financiers sont au cœur de ces opérations. Pour les terroristes, les personnes enlevées deviennent des moyens de renflouer leurs caisses. En effet, plus d’un observateur est persuadé qu’il s’agit d’un moyen pour eux d’alimenter leur trésor de guerre.

Le mouvement, qui serait déstabilisé par les coups de boutoir de l’armée algérienne, se réarmerait ainsi avec la manne des rançons pour planifier et exécuter des nouvelles opérations terroristes. Et c’est bien là que la médiation facile du Mali est prise à défaut. Comme toujours, les informations concordantes font état de l’envoi d’un émissaire du président ATT dans le Nord du pays pour négocier la libération de la nouvelle vague d’otages. Il s’agirait d’Iyad Ag GALI, l’ancien chef rebelle reconverti à la diplomatie en qualité de Consul du Mali en Arabie Saoudite.

Mais comment peut-on se borner à toujours vouloir dialoguer avec un mouvement déclaré unanimement non fréquentable et anathématisé par la communauté internationale sans s’en rendre complice ? Difficile dans ces conditions de croire que le Mali joue simplement les enfants de chœur. D’où les graves accusations portées contre lui, notamment par l’Algérie qui ne gobe pas la complaisance et le laxisme dont notre pays fait montre à l’endroit de ce mouvement terroriste qu’il n’a de cesse de combattre et qui semble jouir de l’impunité au Mali. Pis, tout paiement de rançon à des preneurs d’otages est une flagrante violation des résolutions onusiennes en la matière. Or, jusqu’à preuve du contraire, telle est la principale option qu’offre notre pays pour le dénouement des prises d’otages.

Si les raisons d’Etat sont aussi complexes qu’inextricables pour faire la part des choses dans cette attitude franchement ambiguë de nos pouvoirs publics, d’autres considérations méritent par contre d’être prises en compte. Parmi celles-ci, il y a l’occupation progressive du terrain qui fait que le mouvement est partout et nulle part au Nord de notre pays. En effet, selon de nombreuses sources, les terroristes ont réussi à s’intégrer dans diverses communautés locales en usant de stratégies d’alliance, notamment par le biais des mariages contractés, ou en évoluant dans l’humanitaire en réalisant des forages et en offrant des soins de santé. Par ces liens, ces communautés deviennent des alliés naturels et des complices des terroristes qui jouissent dès lors de l’hospitalité et de la protection dues à un hôte.

Le business des négociateurs

Un autre facteur, moins apparent, mais évident, qui contribue à la persistance des actes terroristes, c’est le rôle de ces négociateurs attitrés toujours disposés à faire augmenter les enchères et à obtenir une meilleure prime ou, plutôt, une meilleure « prime d’encouragement » au crime. A l’évidence, tant qu’il y aura des prises d’otages, ces âmes prétendument charitables feront fortune. Sous peine de couper la main qui vous nourrit, ce ne sont pas d’elles qu’il faut attendre de combattre le terrorisme même si elles peuvent y contribuer à travers leurs puissants réseaux d’information. Ceci expliquant cela, le mouvement terroriste est parti pour prendre durablement ses quartiers dans le Nord de notre pays. Parce qu’autant les prises d’otages représentent un juteux commerce pour AQMI, autant elles le sont pour des notabilités locales toujours promptes à reprendre du service dès lors qu’il est question de prises d’otages.

La plus parfaite illustration de cet intérêt pécuniaire des médiateurs est relative aux révélations faites suite à la libération des diplomates canadiens, par celui-là même qui s’est présenté comme la cheville ouvrière de leur libération.
Homme d'affaire fortuné et maire de la commune de Tarkint, dans la région de Gao, Baba Ould Sheikh, a été présenté par le Globe and Mail comme "l'homme de l'ombre" ayant rendu possible la remise en liberté de Robert Fowler, envoyé spécial du secrétaire général de l'ONU pour le Niger, et de son collègue Louis Guay, enlevés en décembre 2008, à l'ouest de Niamey. Quelques mois après la libération des otages, impatient et déçu, il déclarait : « Les agents du Gouvernement canadien "m'ont promis beaucoup de choses ; mais à ce jour, je n'ai pas eu un morceau de papier du Canada pour me remercier". Et de poursuivre : "Les Canadiens m'avaient dit que puisque j'ai employé beaucoup de personnes dans les négociations, et beaucoup de véhicules, ils feraient un geste pour tout le monde. Mais ce n'est jamais arrivé et cela a causé un conflit entre nous". Les autres négociateurs "croient que j'ai reçu quelque chose et que je ne leur ai rien donné". Autant dire que le processus de prise d’otages et de libérations est devenu un véritable business dont chacune des parties tire le meilleur profit. A savoir : les agents d’exécution qui s’occupent uniquement du rapt des ressortissants étrangers ; les barbus d’AQMI qui les rachètent auprès des petits exécutants pour ensuite fixer le prix fort en terme de rançons à verser ; les médiateurs ou négociateurs qui attendent également de conséquents frais de mission. C’est dire que tout le monde se mouille la barbe au passage dès lors qu’il est question de prises d’otages. Le commerce est juteux et communautairement bénéfique.

Double conséquence pour le Mali

L’équation Al Qaïda présente alors une double conséquence pour le Mali désormais au centre d’un imbroglio sécuritaire d’une extrême gravité. Au plan interne, le fait d’être estampillé comme « pays à risque » par les Occidentaux représente la plus mauvaise publicité pour la promotion du tourisme qui commençait à retrouver ses marques. La Grande Bretagne, d’abor, et la France, ensuite, ont tour à tour déconseillé à leurs ressortissants de se rendre dans le Nord de notre pays. Ce, alors que Tombouctou était sur la dernière ligne droite dans les préparatifs du Festival d’Essakane, l’un des plus grands regroupements artistiques et culturels de la région. Un festival qui, jusqu’alors, volait très haut dans le firmament des manifestations culturelles de la région avec des retombées économiques conséquentes pour les populations locales.

Dès lors, le péril devenait réel pour la réussite de cet événement auquel prennent habituellement part plusieurs milliers de ressortissants étrangers. Ce péril était d’autant plus réel que les autorités nationales, à commencer par le président de la République, ont été amenées à faire feu de tout bois pour donner des gages de sécurité dans la partie septentrionale de notre pays en la déclarant fréquentable contrairement aux mises en gardes jugées alarmistes de certains pays européens. Mais que valent ces discours de vendeurs de produits touristiques à côté de l’implacable réalité des enlèvements de ressortissants occidentaux séquestrés dans le Nord de notre pays ? Franchement, pas grand-chose. Et quand bien même certains touristes ont bravé les interdictions de leur pays en se rendant au Nord, les autorités de notre pays ont elles-mêmes donné la preuve qu’elles ne croyaient finalement rien de leur propre discours. Et pour cause : elles n’ont pas pris sur elles le risque de drainer des étrangers sur un site qu’elles déclaraient pourtant sûre, aussi sûre que puissent l’être certaines capitales occidentales…Il s’agit certainement là d’un aveu de taille quant au climat sécuritaire au Nord de notre pays.

Ce qui est certain, c’est que la désaffection des touristes étrangers portera, à n’en point douter, un coup de massue à la promotion du tourisme dans les régions Nord du pays. Or, après le coup d’arrêt imprimé par la rébellion bahangiste, ce secteur s’annonçait comme le principal levier du développement de cette partie du pays comme l’atteste la multiplication des festivals ces derniers temps. Autant dire donc que c’est tout l’effort de développement du Nord du pays qui se trouve ainsi hypothéqué du fait de la menace terroriste qui y est signalée. Pour les terroristes, le dividende d’une telle stratégie est l’étouffement de l’économie locale avec à la clé des populations démunies qui, de ce fait, seront corvéables et malléables à souhait. Ils se créent en fait les conditions idoines d’un endoctrinement des populations locales qui se trouveraient alors embarquées dans une aventure à l’issue plus qu’incertaine.

Le Mali au cœur des visées hégémoniques

Au plan international, Al Qaïda place directement notre pays dans la ligne de mire des puissances étrangères. Certes, jusque-là, le cap est mis sur un renforcement des moyens opérationnels des Forces armées de notre pays ; mais ne faudrait-il pas craindre une autre forme d’interventionnisme étranger au fur et à mesure de l’exacerbation de la menace terroriste ? D’ores et déjà, le Nord de notre pays est de plus en plus au centre de conflits d’intérêts hégémoniques prononcés.

L’esclandre entre l’Algérie et la France n’est que la pointe de l’iceberg dans la guerre de positionnement que se livrent les puissances étrangères dans le Nord de notre pays. En effet, il y a quelques mois, l’Algérie dénonçait, par les voies diplomatiques, ce qu’elle a qualifié de tentative de la France de prendre le monopole de la lutte anti-terroriste dans les pays du Sahel et de profiter du besoin de ces pays en équipements militaires afin de parvenir à des fins politiques. L’Algérie voyait également dans la manœuvre française pour le contrôle de la zone une tentative d’exercer une pression politique sur elle en se positionnant militairement au Sud de ses frontières.

Aucun doute n’est donc plus permis que le Nord de notre pays est devenu un enjeu hautement stratégique pour les puissances étrangères qui se le disputent sans répit. Et cela maintenant plus que jamais. Jusqu’où cela mènera-t-il ? Telle est la question à laquelle il convient d’apporter une réponse pour saisir toute la mesure du péril sécuritaire en général qui plane sur notre pays. Ce, d’autant plus que, comme le faisait remarquer le président de l’Assemblée nationale à l’occasion de la cérémonie de présentation de vœux au chef de l’Etat, le mouvement terroriste a franchi tous les paliers. Le seul qui reste étant celui des attentats suicides que nul ne souhaite voir se réaliser dans son pays. L’exécution le 28 décembre dernier au Niger de trois Saoudiens, en route pour notre pays, démontre que ce dernier seuil d’alerte n’est plus loin. A moins qu’il ne soit déjà atteint.

La nouvelle donne du narcotrafic

Alors que le Mali est dans l’œil du cyclone terroriste, il se retrouve également à défrayer la chronique sur le plan du narcotrafic. Un nouveau label que la mystérieuse affaire d’ « Air cocaïne » a définitivement accrédité aux yeux de la communauté internationale déjà très critique vis-à-vis de notre pays.

Le fait n’est donc point nouveau que le Nord de notre pays a de tout temps traîné la triste réputation de zone de prédilection pour trafics divers et multiples. En effet, tous les services, y compris les services de notre pays, s’accordent à reconnaître que cette immensité désertique, difficilement contrôlable par les forces de sécurité, est une véritable passoire pour différents produits prohibés. Parmi les plus généralement cités, jusqu’à une date récente, figuraient les cigarettes, les produits vivriers, généralement moins chers en Algérie, les couvre-lits, les hydrocarbures…

Le trafic de ces produits divers donnait alors lieu à une économie parallèle clandestine très florissante dont on s’est abstenu de franchir le pas en la classant dans la catégorie d’activités criminelles. Cette activité lucrative pour les populations locales, bien que pénalisante pour l’économie nationale, en terme de privation de recettes douanières, a toujours bénéficié d’une certaine tolérance du Gouvernement de notre pays. Du reste, le régime préférentiel accordé à la région de Kidal, dans le cadre de l’Accord d’Alger, pour une période de 10 ans, est-il la consécration de cette liberté de commercer avec les pays voisins, en toute illégalité... ?

Toutefois, l’inquiétude a commencé à gagner les différents milieux sécuritaires lorsque le trafic d’armes et de munitions s’est installé dans les mœurs commerciales de cette partie du territoire national. Une activité hautement lucrative en appelant une autre, le trafic de drogue s’est positionné aux côtés des autres au point de les surclasser littéralement. Rapidement, le Nord de notre pays a été déclaré par de sérieux Observatoires internationaux comme une plaque tournante du trafic de drogue au niveau sous-régional.

Sur le terrain, les patrouilles de l’armée malienne tentent difficilement de donner du répondant à cette nouvelle menace. Aussi, des opérations de ratissage ont-elles permis de saisir certaines quantités de drogue sur des trafiquants pris en chasse. Mais, de toute évidence, ces moissons sporadiques étaient loin de révéler toute l’ampleur du phénomène qui a longtemps dépassé la sphère de compétence de petits dealers locaux. Tout porte désormais à croire que c’est une véritable toile internationale qui se déballe et dont l’épicentre se déplace et s’installe dans le Nord de notre pays.

Le scandale de trop

Dans cette nébuleuse du narcotrafic, l’affaire d’ « Air cocaïne » se présente comme l’un des scandales les plus inouïs si ce n’est simplement le scandale de trop qui éclaboussera longtemps le crédit et la crédibilité de notre pays. En effet, le
5 novembre dernier, un avion de type Boeing, bourré sans doute de cocaïne, atterrit en toute impunité, à Tarkint, dans la région de Gao. Après avoir débarqué en toute tranquillité sa cargaison, il ne parvient pas à décoller. L’équipage, avec des complicités au sol (sûrement), met le feu à l’avion et disparaît dans la nature, ni vu ni connu. Jusqu’ici, aucune nouvelle de l’équipage ni de la cargaison… L’indignation et la pression internationale se font pesantes : les services de notre pays attrapent deux pauvres ferrailleurs venus (dit-on, effacer les preuves) s’approvisionner dans la carasse abandonnée.

Cette opération, menée de toute évidence de main de maître, réunissait en elle-même tous les ingrédients nécessaires pour propulser définitivement notre pays au-devant de la scène du narcotrafic international. Curieusement, pendant que l’affaire est prise beaucoup plus au sérieux au niveau de tous les Etats responsables à travers le monde, la réaction au plan national a été de faire l’impasse : faire de cette affaire de la plus haute importance un non événement. Le régime fidèle à sa réputation de négationnistes a simplement décidé de faire le black-out sur ce sulfureux et scandaleux dossier. Exactement de la même manière qu’il a tenté de faire passer une rébellion armée pour une affaire de poignée d’insurgés ; qu’il a longtemps fait l’impasse sur la présence d’Al Qaïda sur le territoire national quand bien même l’alerte était donnée de toutes parts…

Le fait est que, cette fois-ci, il ne s’agit point d’une rébellion qui n’engage finalement que le Mali et qu’il lui est loisible de gérer avec ses méthodes propres aussi dilettantes et complaisantes soient-elles. Mais il s’agit bien d’un trafic international de drogue au cœur duquel notre pays se trouve plongé avec cette triste réputation de plaque tournante du narcotrafic à l’échelle de la sous région. L’enjeu est dès lors tel que les puissances étrangères s’arrogent ipso facto un droit d’ingérence dans ce dossier mal maîtrisé et mal traité par le Mali. Et elles n’auront pas mis longtemps à faire valoir ce droit en diligentant une enquête internationale faisant presque fi de notre pays. Ce qui est la porte grande ouverte à un autre type de présence pour ces puissances étrangères qui peuvent arguer toujours de la lutte contre le trafic de drogue pour une présence physique plus remarquée. L’odeur du pétrole aidant, il ne faudrait alors pas s’attendre à ce qu’elles abandonnent cette partie du territoire national sous le prétexte de l’incapacité en fait avérée de notre pays d’y faire régner la SECURITE. Une sécurité qui s’impose de plus en plus pour les grandes puissances comme un passe-droit et un mobile tout trouvé d’occupation territoriale.

Si tant est que gouverner c’est prévoir, les autorités de notre pays devraient être les mieux placées pour réaliser les graves dangers de leur politique laxiste face à des bandes criminelles venues de l’extérieur. Mais sous les cieux des généraux maliens, les vieilles habitudes ont la vie tenace. Et tout porte à croire qu’elles ont encore de beaux jours devant elles dès lors qu’on ne tire jamais de leçon de situations antérieures.

Les perspectives

Au regard de l’évolution actuelle de la donne sur le terrain, il serait honnêtement difficile de présager de perspectives tout à fait reluisantes. Pour autant, les efforts déployés çà et là laissent augurer que tout n’est pas totalement perdu pour le retour de l’ordre et de l’autorité de l’Etat dans la partie Nord de notre pays. Parmi ces efforts, il convient de rappeler les grandes commissions mixtes de coopération entre notre pays et certains de ses voisins. Dans la même veine, convient-il de souligner les rencontres périodiques entre les états-majors des armées de ces pays pour discuter de stratégies de défense face aux multiples menaces transnationales. L’on note à cet effet des concertations assez régulières entre notre pays et l’Algérie, mais aussi avec le Niger et le Burkina-Faso même si ce dernier est moins touché par le phénomène de l’insécurité par rapport à des pays qui sont en tête de ligne comme le nôtre, la Mauritanie, le Niger et l’Algérie.

A ce niveau de la coopération sous régionale, l’une des mesures qu’il faut saluer, c’est bien l’accord entre les différents pays permettant aux forces armées d’engager des poursuites au-delà de leurs frontières nationales quand la situation l’impose. Il s’agit là d’une des mesures les plus courageuses des Etats qui, au nom de la lutte contre l’insécurité, renoncent, dans des conditions précises, définies de commun accord, à leur souveraineté nationale en autorisant une armée étrangère à opérer sur leur sol.

Nonobstant un tel dispositif, force est de constater que les résultats sont loin d’être à la mesure des défis sécuritaires qui ne se posent pas au seul Mali, mais bien à l’ensemble des Etats de la bande Sahélo saharienne. Pour ce qui est du cas spécifique de notre pays, l’alibi du régime est resté constant : l’immensité de l’espace désertique qui le rend quasiment incontrôlable. Ce qui en fait l’espace de prédilection de toutes sortes de trafics, mais également des opérations d’AQMI qui jouit d’une rare liberté de mobilité. S’il faut prendre les généraux de notre pays au mot et accorder du crédit à leur diagnostic, la réponse au mal sécuritaire devrait également couler de la même source.

Le remède au mal

Ainsi s’agira-t-il désormais de mettre l’accent sur le renforcement des moyens humains et logistiques pour assurer une plus grande couverture de l’espace saharien par les Forces armées. Un début de réponse est apporté dans ce sens par certaines puissances étrangères, à l’instar des Etats-Unis, qui ont fait de la formation des soldats maliens leur priorité dans le cadre de la lutte contre l’insécurité multiforme. Des équipements en matériel de guerre sont également fournis à notre armée pour l’accomplissement de sa mission de sécurisation du territoire national. L’Algérie, en la matière, a fourni un gigantesque effort avec un engagement de poursuivre la dotation de l’armée malienne. La France non plus n’est pas demeurée en reste de ce mouvement en mettant à disposition de nos forces de sécurité de la logistique, notamment pour ce qui est du déplacement et de la communication.

Mais de toute évidence, en tout cas à la lumière du discours officiel, tout cela est loin de suffire et notre armée demeure toujours incapable de contrer les différentes menaces. Les faits sont à cet égard suffisamment parlants d’eux-mêmes. Al Qaïda continue toujours de se livrer à son sport favori d'enlèvement et de marchandage des otages sans être inquiété outre mesure par l'armée malienne qui, à part une sortie victorieuse avec la destruction d'une base terroriste et plus d'une vingtaine de tués, ne justifie en fait d'aucun fait d'armes dans la lutte antiterroriste.

Alors que les initiatives se multiplient pour éradiquer l’insécurité résiduelle dans le Nord de notre pays et plus généralement dans l’ensemble de la bande Sahélo-saharienne, une piste demeure néanmoins inexplorée. Il s’agit de la Conférence des chefs d’Etat sur la sécurité et le développement dans la bande Sahélo-saharienne préconisée par le président ATT, depuis le 22 Septembre 2007, à la faveur de son discours à la Nation malienne. Malgré la tenue de la réunion des experts et celle des ministres des Affaires étrangères des pays concernés, plus de deux ans après, cette conférence peine à devenir une réalité. Toutes choses qui ont conduit le président ATT, à l’occasion de son discours du nouvel an, à réitérer une fois de plus son appel pour la tenue de cette conférence des chefs d’Etat.

Pour le président ATT, il s’agit sans doute du cadre le mieux indiqué pour dégager une stratégie commune à mettre conjointement en œuvre face aux menaces persistantes sur la sécurité. En tous les cas, notre chef d’Etat semble faire de la tenue de cette conférence un challenge incontournable dans la croisade contre l’insécurité dont, est-il convaincu, un seul Etat ne saurait jamais venir à bout. D’où sa conviction que l’équation sécuritaire est globale et ne saurait être résolue qu’à l’échelle régionale de la bande Sahélo-saharienne avec l’implication effective de tous les Etats membres de l’espace commun.

Quels sont alors les dessous du blocage de cette conférence à laquelle la présidence malienne tient comme à la prunelle de ses yeux ? Ce ne sont certainement pas les raisons de calendrier diplomatiquement annoncées à maintes reprises par le Gouvernement de notre pays et qui ont fini par faire long feu face à l’évidence pour servir de justificatif. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la tenue de la conférence pourrait se poser comme un préalable à l’engagement sans réserve de notre pays dans la croisade qui s’impose désormais à lui et qu’il devra mener d’une manière ou d’une autre.

Par Bertin DAKOUO